Des volcans et des hommes
Toute notre histoire est marquée par les volcans. Jamais ces montagnes de feu n’ont cessé de forger nos croyances et d’attiser notre soif de comprendre. Voici quelques instants-clés de notre relation au monde tellurique.
Par Lucien Bridel
Depuis toujours, les feux vermeils qui s’échappent des entrailles de la terre exercent une fascination mêlée d’épouvante sur les hommes confrontés à l’abîme des cratères. Au Ve siècle av. J.-C. (vers 490 – 430 av. J.-C.), Empédocle aurait gravi l’Etna pour réfléchir aux origines du monde. La légende veut que le sage ne soit jamais rentré, qu’il ait disparu sans laisser de traces, sinon une sandale poussiéreuse, abandonnée au bord du gouffre. Un récit lourd de sens qui fait dire à Arnaud Guérin, dans Une Histoire de l’exploration des volcans, que ceux « qui arpentent les (…) volcans actifs sont dans la lignée d’Empédocle, (…) ils sont (…) des êtres pensants confrontés à des questions qui les dépassent ». Car avec les panaches de fumée, les nuages de cendres et la lave en fusion, surgissent de vertigineuses questions sur l’origine, l’avenir du monde et la fin de l’humanité ! Une destinée aussi inéluctable que la formation du point chaud qui risque d’y contribuer. Pouvant apparaître n’importe quand, le volcanisme de point chaud s’est déjà rendu coupable d’une extinction de masse il y a 250 millions d’années, puis (avec le concours d’une météorite) de celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, lit-on dans La belle histoire des volcans d’Henry Gaudru et Gilles Chazot.
Ceux qui ont le plus contribué à la volcanologie partagent le même amour du terrain. De Sénèque (vers 4 av. J-C. – 65) à Katia (1942 – 1991) et Maurice Krafft (1946 – 1991) en passant par Alexander von Humboldt (1769 – 1859), pour ne citer qu’eux, tous éprouvent le désir d’observer de près leur sujet d’étude. Une attraction dont la première phrase de Cratères en feu du géologue Haroun Tazieff (1914 – 1998) rend compte avec brio : « Debout sur le sommet du cône grondant, avant même de retrouver mon souffle coupé par la rude escalade, je plonge mon regard dans le cratère. » Ainsi, l’empirisme le plus aventurier n’entre-t-il pas en contradiction avec le sérieux de la démarche scientifique. Surtout lorsqu’il s’agit de briser les charmes de la superstition et de dépasser le dogmatisme des penseurs de salon… N’est-ce pas par l’observation que Sénèque réalise que les volcans et les cratères sont la conséquence des éruptions ? Sa description dans ses Questions naturelles ne laisse guère de doute : « Ensuite jaillirent des pierres et des roches (…), que le souffle avait expulsées avant leur combustion, (…) ayant acquis la légèreté de la pierre ponce. En dernier lieu jaillit le sommet de la montagne brûlée. (…) sa hauteur s’accrut et ce roc grandit jusqu’à devenir aussi étendu qu’une île ».
Des brasiers prêts à exploser
Toujours est-il que les mythes logés au cœur de la pensée sauvage ou religieuse ne s’opposent pas nécessairement aux vérités découvertes par la démarche scientifique. Ainsi, les récits mythologiques polynésiens interprètent avec justesse les rôles de l’eau et du feu dans la création de l’archipel d’Hawaï. Et lorsque les offrandes ne suffisent pas à calmer Pélé la déesse des volcans, notamment lors de l’éruption du Kilauea de 1935, les insulaires, sous l’impulsion du volcanologue Thomas Jaggar, n’hésitent pas à tenter de dévier une coulée de lave ! En 1669, les habitants de Catane avaient été les premiers à essayer cette tactique : mais s’ils n’avaient que des outils rudimentaires pour accomplir leur tâche, les Hawaïens comptent alors sur l’US Air Force pour « bombarder les chenaux de lave presque à leur point d’émission pour provoquer le débordement et la création de nouvelles coulées dans des directions sans risques pour les populations », raconte Guérin dans son livre.
L’humanité a rapidement pris conscience de la richesse et de la fertilité des terres volcaniques. Cependant, s’ils nourrissent des centaines de millions de personnes, les volcans causent aussi de terribles catastrophes. Témoins, en 1985, des suites meurtrières de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz (Colombie) qui font 20000 morts en rayant la ville d’Armero de la carte, les Français Katia et Maurice Krafft se sentent investis d’une mission : que le sujet de leur passion ne tue plus. Volcanologues expérimentés, photographes et cinéastes de talent, ils s’intéressent depuis longtemps à la relation entre hommes et volcans. Dotés d’un regard artistique, ils prennent un grand nombre d’images. Alors qu’ils travaillent sur un film, ils sont tués par les nuées ardentes suivant l’éruption du Mont Unzen de 1991 au Japon. En 2024, le cinéaste Werner Herzog réalise un film magistral en leur mémoire Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft. Sur l’une des ultimes images prises de lui, Maurice Krafft déclare : « J’ai vu tellement d’éruptions en 23 années que si je meurs demain, je m’en moque. »
Bibliographie :
La belle histoire des volcans, d’Henry Gaudru et Gilles Chazot, De Boek Supérieur
Une Histoire de l’exploration des volcans, Arnaud Guérin, Glénat
Cratères en feu, Haroun Tazieff, Arthaud
Questions naturelles, Sénèque, Paléo eds

