Fonds marins : de l’exploration à l’exploitation
Ultime frontière de la vie sauvage, l’Océan est dangereusement affecté par les activités humaines. Des atteintes qui nous mettent en péril autant qu’elles menacent la biodiversité.
Par Lucien Bridel
L’exploration des fonds océaniques a débuté par la mesure de leur profondeur. Avant le vingtième siècle et le développement de l’échosondage, la méthode consiste à faire descendre une ligne plombée. C’est ainsi qu’il y a plus de 2000 ans, des relevés ont établi que le fond, au large de la Sardaigne, se situait à 1800 mètres sous la surface, apprend-t-on dans 10 choses que vous aimeriez savoir sur les fonds marins de Jon Copley. S’il est plus facile de cartographier la Lune et Mars que les abysses, c’est parce que l’eau bloque les signaux des satellites. Ceux-ci, prenant en compte les variations à la surface des flots, permettent toutefois d’estimer à 3500 mètres la profondeur moyenne de l’océan mondial qui couvre 71% de la Terre. Pour obtenir une carte des fonds marins plus détaillée, il n’y a que l’échosondage. Une méthode qui requiert du temps, les sonars des navires ne cartographiant le plancher océanique que bande après bande. À ce jour, écrit Copley, « un peu moins du quart du plancher océanique mondial a été ainsi cartographié, soit 90 millions de km2, ce qui représente près de deux tiers de la surface de Mars et plus de deux fois celle de la Lune. »
Notons que la technologie de l’échosondage s’inspire de l’écholocalisation animale, une faculté dont sont dotés les cétacés à dents, tels le cachalot, le dauphin ou le marsouin. Ces mammifères marins, qui chassent à plus de 1000 mètres de profondeur, projettent des sons qui rebondissent sur les objets et les organismes. Ces « clics », comme on les appelle, reviennent ensuite à leur émetteur sous forme d’information à traiter. Par ailleurs, on soupçonne certains cachalots d’être en mesure d’en produire d’assez forts pour étourdir un calmar géant ! Loin d’être endormis, les fonds marins sont une immense scène foisonnante où des espèces, aux pouvoirs aussi admirables que redoutables, mènent une lutte acharnée pour la vie. Comme l’écrivait André Bonnard, dans Les Dieux de la Grèce : « Aux yeux aveugles des mortels, rien de plus stérile, rien de plus désertique que l’étendue des flots salés. Le vulgaire n’y loge que poissons, algues et coquillages. Pourtant aucune région de l’univers n’est plus peuplée. D’étranges créatures, ravissantes ou monstrueuses, habitent les profondeurs. C’est une grâce unique et parfois un mortel privilège de rencontrer le peuple de l’abîme. »
Le nouveau monde
L’ordre des anciens dieux est révolu. Depuis, il aurait mieux valu pour la faune des océans ne plus croiser notre route. Car la fatalité du danger que nous représentons pour elle se vérifie en d’immenses proportions. Un massacre dénoncé, dans Justice pour l’étoile de mer, par l’océanographe François Sarano : « L’Océan est le dernier endroit où l’on pratique une chasse à l’échelle industrielle, le dernier endroit où nous puisons en aveugle, sans égard et sans limites, détruisant dans l’indifférence générale des vies, des écosystèmes que nous ne voulons pas connaître. Parce que l’Océan n’est perçu que comme un réservoir de ressources, l’ultime réceptacle de nos déchets, une surface de navigation, un lieu de villégiature, mais jamais comme le lieu de vie d’autres vivants. » Les agressions énumérées ci-dessus ne souffrent d’aucune ambiguïté, car les intérêts économiques et géopolitiques qui les génèrent sont réductibles à la pulsion de pouvoir qui nous habite. Et si l’histoire nous montre notre incapacité à la maîtriser, elle nous enseigne sa nocivité. Les choses deviennent ambiguës quand on comprend que notre civilisation occidentale s’est bâtie à partir de cette pulsion et que l’emprise de cette dernière se loge jusque dans ses aspects les plus admirables, notamment son génie scientifique.
Il suffit de regarder ou d’écouter quelques documentaires sur les fonds marins pour constater que c’en est fait de la science pour la science, de la connaissance pour la beauté du savoir. Hormis les aventures de rares apnéistes-poètes, la plupart de ces films exaltent des missions dont les justifications sont toujours utilitaristes. Comme si la valeur d’une recherche se mesurait à l’aune du nombre d’applications technologiques qu’elle promet. La recherche de sources hydrothermales n’a pas pour objectif d’exposer la beauté des fonds marins, mais celui de repérer ces architectures volcaniques (qui regorgent de fer, de cuivre, d’or ou de terres rares) pour mieux les exploiter. Quant à la recherche sur la faune, le pire est à craindre pour le requin du Groenland dont Bill François, dans Les génies des mers, explique qu’il est probablement capable de vivre jusqu’à 800 ans. Une longévité qui interpelle. Et dont, évidemment, la science veut percer le secret. Quitte à ouvrir le ventre de quelques-uns de ces poissons vénérables pour en disséquer le foie énorme et l’infatigable cœur.
L’Océan et nous
La menace que fait peser l’activité humaine sur l’Océan est sans précédent. Pourtant, c’est lui qui permet et assure notre survie. Notamment en produisant plus de 50% de l’oxygène de notre planète dont il est par ailleurs le régulateur climatique, puisqu’il absorbe 30% des émissions mondiales de dioxyde de carbone. Une fonction qui a un coût, car « l’absorption de ces gaz à effet de serre entraîne l’acidification de ses eaux, perturbant gravement les écosystèmes marins. Si nous continuons à polluer et à surexploiter ses ressources, nous risquons de rompre cet équilibre délicat et de précipiter des catastrophes aux conséquences imprévisibles », expliquent Sabine Roux de Bézieux et Philippe Vallette dans L’Océan, préserver l’avenir de l’humanité.
Au-delà des enjeux environnementaux, géopolitiques et économiques, l’Océan, source de la vie sur Terre, nourrit notre spiritualité depuis toujours. De la cosmogonie de l’Égypte ancienne à celle des Vikings, pratiquement toutes les mythologies connues possèdent des figures liées à ses eaux. Ainsi voguent les imaginaires ; certains naviguent jusqu’à vingt mille lieues sous les mers, d’autres pourchassent un grand cachalot blanc comme on traque une idée fixe, tandis que d’autres encore, s’abandonnent à la contemplation de l’immensité miroitante, à l’instar de Madame de Staël pour qui « le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde, elle est l’image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans laquelle sans cesse elle va se perdre. »
Bibliographie :
10 choses que vous aimeriez savoir sur les fonds marins, Jon Copley, Quanto
Les Dieux de la Grèce, André Bonnard, Éditions de l’Aire
Justice pour l’étoile de mer, vers la reconnaissance des droits de l’Océan, Marine Calmet et François Serano, Actes Sud
Les génies des mers, Bill François, Flammarion
L’Océan, préserver l’avenir de l’humanité, Sabine Roux de Bézieux et Philippe Vallette, Tallandier

