Il était une fois la conquête de l’Ouest
Logé au cœur de l’histoire américaine, le mythe de la conquête de l’Ouest mobilise de multiples figures et représentations. Face à la masse parfois indistincte de livres et de films, la parole des vaincus résonne singulièrement.
Par Lucien Bridel
Blaise Cendrars (1887-1961) l’a dit parce qu’il l’avait compris: la conquête de l’Ouest par les parias de la vieille Europe, les vagabonds et les esprits aventuriers qui fuyaient l’Est comme le passé, « c’est un roman et c’est un film. C’est un film et c’est de l’Histoire. » Ces mots, enlevés et percutants comme un discours publicitaire, initient une proclamation adressée par l’écrivain aux libraires américains pour qu’ils vendent la version traduite (du français) de L’or, le premier roman publié par Cendrars. Nous sommes en 1927. Et, à l’exception de l’écrivain John Dos Passos (1896-1970) qui perçoit dans le poème cinématographique en prose de Cendrars la respiration et « les rythmes grandioses de l’Amérique », tout ce que la jeune nation compte de lettreux rejette L’or: « Ils ont trop peu de mythes pour permettre aux étrangers de jouer avec eux. De plus (…), ils traitent en ennemis inconditionnels ceux qui ne se comportent pas en thuriféraires inconditionnels », commente l’essayiste Francis Lacassin (1931-2008) dans sa préface de L’or.
Le mythe retourné
Ce que les Américains n’admettent pas, c’est la subversion : le retournement de leurs précieux mythes pour exposer la tragédie à laquelle leur destinée est également soumise, alors qu’ils la voudraient unique et prospère. Chez Cendrars, quand le conquérant, en l’occurrence le général Suter, se met à marcher sur le sable de la plage où il vient d’accoster, il « écrase un grand nombre de mollusques vésiculeux couleur de rose et qui éclatent avec bruit » ! Forcément, les esprits grandiloquents, indifférents à tout ce qui ne claironne pas à la gloire de dieu, du progrès et de la nation, sont heurtés… Et que dire des libertés qu’il prend ce romancier ? Surtout, lorsqu’il noircit le trait pour forger la légende de Suter, ce Suisse qui a conquis la Californie et que la découverte de l’or a ruiné ? Que dire, sinon qu’elles incitent certains Américains, adeptes de la pièce justificative, à commettre des biographies indigestes, ternes comme la vérité historique. De toute façon, celle-ci n’est qu’abstraction, dit Cendras. C’est « le point de vue de Sirius. On ne distingue plus rien de cette hauteur. Il faut descendre, se rapprocher, faire un gros plan. Voir. Voir de près. Se pencher sur. Toucher du doigt. Découvrir l’humain. »
La frontière
Il n’en demeure pas moins que pour comprendre le présent, le retour en arrière est nécessaire. Le flashback fait le zoom... C’est du moins ce que pense l’écrivain américain Philipp Meyer qui, lors d’un entretien à propos de son roman Le fils, souligne l’impossibilité de raconter le Texas contemporain sans découvrir les humains, précisément, qui parcouraient la frontière aux alentours de 1850. La frontière, explique Meyer, c’est cet espace que la mythologie américaine présente comme sauvage et n’appartenant à personne. Elle le réserve au pionnier, c’est-à-dire au colon qui, inévitablement, saura l’annexer à la civilisation. D’abord en le domestiquant, puis en l’exploitant pour son profit. Nous sommes là au cœur de la ‘’destinée manifeste’’, cette doctrine qui mobilise les ressorts bibliques du mythe de la frontière, comme le démontre sa première formulation, en 1845, par un journaliste nommé O’Sullivan : « Il est de notre destinée manifeste de peupler ce continent qui nous est alloué par la Providence pour la multiplication de la nation américaine. »
La Terre promise
L’allusion à la Genèse est criante : on pense à Yahvé commandant à ses fils de se multiplier pour assujettir la terre. Puis, à l’épisode de l’exode, quand les Hébreux quittent l’Égypte avec Moïse. À l’instar du chef d’un convoi progressant dans l’Ouest sauvage, le prophète guide le peuple choisi par l’instance suprême à travers le désert jusqu’à la Terre promise, là où coulent le lait et le miel. Jamais la littérature et le cinéma américains n’ont cessé de rejouer cette aventure. Les Pionniers d’Ernest Haycox (1899-1950) est un modèle du genre. La description des épreuves bibliques que les éléments imposent aux pionniers atteint dans ce roman une dimension sublime. Revisitant le mythe du déluge, les premiers chapitres racontent la traversée, sous le blizzard, d’un fleuve déchainé par un convoi de chariots montés sur des radeaux de fortune, analogies brinquebalantes de l’Arche de Noé bousculée par les flots... Un genre de récit qui fait dire à nombre d’observateurs de la société américaine, que la figure mythique du pionnier est, entre toutes, la préférée de la majorité silencieuse contemporaine. Combattant de la liberté, le pionnier est le héros de la colonisation, le saint patron du rêve américain, celui qui forge la nation et bâtit l’avenir, celui qui féconde la terre vierge pour générer le pays de tous les possibles.
La meute guerrière
Or, il se trouve que chaque contrée de cet Ouest lointain, soi-disant vide, est en fait revendiquée par les premiers habitants du continent, ces Indiens qui personnifient, dans le mythe, la plus sombre et la plus violente des menaces contre la civilisation. Dans les plaines du Sud-Ouest, entre le Nouveau-Mexique et le Texas, comme le raconte Meyer dans Le fils, c’est la nation Comanche qui domine les plaines. Chasseurs de bison, ces cavaliers et archers hors-pair sont parvenus à se tailler, au XVIIIe siècle, un empire dont l’existence, à peine reconnue par l’histoire conventionnelle, a inversé pendant 150 ans le mouvement de l’expansion européenne, apprend-t-on dans L’Empire Comanche de Pekka Hämäläinen. Leur système politique, fondé sur le commerce et l’élevage de chevaux, mais aussi sur l’esclavage et le pillage, a longtemps fait des Comanches de parfaits candidats pour incarner le sauvage qu’une nature maléfique aurait placé devant le pionnier pour éprouver son courage.
Nous voici donc au moment de vérité, quand les hommes se rencontrent à couteaux tirés, au moment où la poudre va parler. Le sang va couler, « dans un grand vomissement écarlate », comme l’écrit Cormac McCarthy (1933-2023) dans Méridien de Sang, cette logorrhée baroque, d’une violence extrême et carnavalesque, qui retrace l’errance meurtrière d’une bande de tueurs d’Indiens dans un Ouest qui ne promet rien, sinon l’anéantissement. La frontière, dans Méridien de Sang, évoque une sorte d’enfer que des indices disséminés permettent d’associer à l’Au-Delà mythologique celte, situé au couchant. La « meute d’humains à la mine cruelle » dont on suit le voyage sanglant, là où rougeoie le cœur des ténèbres, ressemble à s’y méprendre aux rejetons des dieux de la guerre et de la mort des légendes saxonnes. Mais en face, autour ou à la ronde, les Comanches n’ont rien à envier, dans l’art de donner la mort, à cet équipage sordide de chasseurs de scalps. À l’offensive, leur horde paraît mongole, invincible, « surgie d’un enfer encore plus atroce que la terre sulfureuse du Jugement chrétien, éructant et jappant et enveloppés de fumée comme ces créatures vaporeuses des régions inconnaissables où l’œil s’égare et la lèvre palpite et bave ».
Éternel non-retour
Captifs du mythe de la frontière, les Amérindiens qui parcouraient ces territoires depuis des millénaires sont figés dans des clichés, des attitudes ne représentant rien d’autre qu’elles-mêmes. Une reductio ad barbarorum qui a justifié leur annihilation physique ou, quand cela éveillait des scrupules, leur acculturation. Il y a les tueurs d’Indiens, motivés par le refoulé saxon, la célébrité ou la promesse d’entrer dans l’histoire, tels ces officiers sabrant au petit jour des villages assoupis qui se croyaient protégés par un traité négocié avec le Grand-Père des Blancs, là-bas à Washington. Viennent ensuite les apôtres du progrès qui rêvent d’éveiller l’Indien à la civilisation. Quitte à s’emparer de ses enfants pour les soumettre au catéchisme, à l’orthographe et à l’intransigeance des pédagogues. Mocassins et cheveux longs sont interdits. Comme la langue, ce vague dialecte fossile, dont l’intérêt relève de la paléontologie, de la vérité historique ! Que les papooses l’oublient, qu’ils rattrapent le temps perdu…
Une course à laquelle le Sioux Crazy Horse (vers 1840-1877) refuse de participer : « Nous ne voulons pas de votre civilisation ! Nous voulons vivre comme le faisaient nos pères et leurs pères avant eux ! » Géronimo (1829-1909) lui aussi, lutte contre l’oubli. En 1904, il dicte ses mémoires à un Blanc. Le vieil Apache saigne l’histoire et raconte son monde disparu, le massacre de sa famille, la douleur et la soif de vengeance infinies. Un romancier américain du nom de Forrest Carter (1925-1979), aussi talentueux que sulfureux, en a tiré un roman extraordinaire, Pleure, Géronimo, un chant épique, à la gloire de tous les Apaches, ces montagnards magnifiques des contreforts de l’Arizona et du Nouveau Mexique.
Nombre de paroles amérindiennes de l’époque de la conquête nous sont parvenues. Transcrites par les ordonnances et les interprètes qui les ont consignées, elles sont la démonstration de la poésie de l’oralité. Au cœur de cette littérature serpente la voie de la beauté, principe moteur, notamment chez les Navajos : « La beauté devant moi fasse que je marche, la beauté derrière moi fasse que je marche, la beauté au-dessus de moi fasse que je marche, la beauté au-dessous de moi fasse que je marche, la beauté tout autour de moi fasse que je marche. » Ces strophes sont issues de Paroles indiennes un recueil de Michel Piquemal qui contient également cet ode puissant et délicat de Crowfoot (1821-1890), un chef de la Confédération des Pieds-Noirs : « Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle du bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au coucher du soleil. » Un poème. Pas un hymne.
Bibliographie :
L’or, Blaise Cendrars, Folio
Le fils, Philipp Meyer, Albin Michel
Les Pionniers, Ernest Haycox, Babel
L’Empire Comanche, Pekka Hämäläinen, Anacharsis
Méridien de Sang, Cormac McCarthy, Points
Mémoires de Géronimo, S. M. Barrett, La Découverte/Poche
Pleure Géronimo, Forrest Carter, Folio
Paroles Indiennes, Michel Piquemal, Albin Michel

