Brutal aligne

L’anarchisme est mort, vive l’anarchisme !

Le XIXe siècle a accouché d’une doctrine politique aux espoirs éternellement déçus. Retour sur quelques textes de militants qui ne devraient pas prêcher que les convaincus.

 

Par Lucien Bridel

 

Engendré au XIXe siècle par la révolution industrielle, l’avènement du capitalisme et les bouleversements sociaux-politiques qui en découlèrent, l’anarchisme, terme qui selon son étymologie grecque ancienne signifie l’absence de commandement ou d’autorité, était le courant révolutionnaire concurrent du marxisme. Nommé ainsi par Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), un ouvrier typographe et philosophe qui définissait la politique comme la science de la liberté, l’anarchisme fut, jusqu’au début du XXe siècle, le mouvement le plus populaire parmi les masses laborieuses. Proudhon, qui se déclarait ami de l’ordre, avait identifié les pouvoirs politiques, économiques et religieux comme de véritables fauteurs de chaos. S’il voulait leur destruction et qu’il vibrait pour les insurrections et révolutions populaires qui ont jalonné le XIXe siècle, Proudhon se méfiait de ces modes d’actions violents qui risquaient d’aboutir au remplacement d’une tyrannie par une autre. Son idée était donc de renverser l’ordre établi en appliquant les principes du mutuellisme, sa doctrine économique et sociale fondée sur l’échange, la solidarité et la décentralisation, afin d’aboutir à une réelle démocratie directe.

Ce n’est qu’avec Mikhaïl Bakounine (1814-1876) que l’anarchisme devient synonyme d’insurrection armée. Pour le profane qui découvrirait Bakounine en lisant son Catéchisme révolutionnaire (publié en 1866 et réédité en 2017), l’anarchisme risque d’apparaître comme une théorie exaltée dont le mérite est surtout de révéler les questions brutales et profondes auxquelles le XIXe siècle a soumis ses contemporains. Cependant, présenter Bakounine comme un utopiste enivré par la fermentation d’idéaux grandioses pourrait non seulement être taxé de bête propagande bourgeoise, mais créditerait également le dédain que lui vouait Karl Marx (1818-1883) qui le fit exclure, en 1872, de l’Association internationale des travailleurs. C’est que depuis la mort de Proudhon, les désaccords entre Bakounine et Marx, comme on le découvre dans Ni Dieu ni maître, l’Anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, dégénèrent en un conflit personnel et politique qui va définitivement diviser un mouvement ouvrier traversé, dès l’origine, par divers courants. Ces tendances prétendaient toutes répondre à la «Question sociale». Cette expression désignait les problèmes et contradictions qui tourmentaient violemment le XIXe siècle. Comment concilier liberté et égalité, comment organiser la société afin qu’elle bénéficie, dans son ensemble, des progrès scientifiques et techniques ? Telles étaient, parmi d’autres, les interrogations de l’époque dont l’écho résonne, ô combien, aujourd’hui. Ainsi, au sein du mouvement ouvrier, quand les réformistes visaient l’instauration de la social-démocratie, les anarchistes comme Bakounine prônaient la révolution, autrement dit la destruction de toute forme d’État et d’autorité, afin d’établir le communisme, alors que les marxistes prétendaient instaurer le bonheur sur terre par le biais de la dictature du prolétariat. Si Marx et Bakounine s’accordaient sur la fin, à savoir une société parfaitement parfaite, libre, égalitaire et sans État, ils s’opposaient sur les moyens pour y parvenir.

Bakounine était un pur, un combattant qui luttait contre toute forme de domination et qui, contrairement à Marx, ne pouvait concevoir aucune autorité légitime. «Prenez le plus sincère des démocrates et mettez-le sur un trône quelconque, s’il n’en descend aussitôt, il deviendra immanquablement une canaille», écrivait-t-il, lucide, dans son Catéchisme révolutionnaire. Face à cet homme d’action violent, mais à l’érudition, au charisme et au panache certains, Marx ferait presque figure de rat de bibliothèque, calculateur et mesquin. Pourtant, l’anarchisme ne saurait être réduit aux aventures romanesques de globe-trotters utopistes, qui à l’instar du jeune Alexandre Berkman, dont les éditions L’Échappée rééditent les Mémoires de prison d’un anarchiste, étaient prêts à dresser des barricades partout où s’exerçaient l’injustice et la répression de l’État bourgeois. Si Berkman, cette graine de Bakounine qui tenta d’assassiner un magnat de l’acier américain, adopte, comme beaucoup, la propagande par le fait, c’est-à-dire la commission d’attentats contre des personnalités incarnant les pouvoirs iniques désignés par Proudhon, d’autres, comme Piotr Kropotkine (1842-1921), engagent leur érudition, leur esprit scientifique et critique au service de la cause anarchiste. Prenant à contre-pied les savants bourgeois qui invoquent la théorie darwinienne de l’évolution pour asseoir l’application d’une prétendue sélection naturelle à l’humanité et qui ainsi inventent le darwinisme social, Kropotkine propose dans son livre L’Entraide publié en 1902, une conception du progrès et de l’évolution fondée sur l’entraide et la sociabilité. Parfois aussi scientiste que ses adversaires - il est de son temps - Kropotkine parvient néanmoins à donner de nombreux exemples, issus du l’éthologie et de l’anthropologie, qui accréditent sa théorie. Ainsi, comme nous l’apprend la lecture l’ouvrage de Philippe Pelletier Noir & Vert Anarchie et écologie, une histoire croisée, Kropotkine est non seulement le premier à comprendre l’importance de la coopération chez les animaux, mais surtout le premier à saisir à quel point ce phénomène nous instruit sur la coopération humaine. Cette leçon, jamais démentie, a notamment pour vertu de purger l’anarchisme de son anthropocentrisme anachronique hérité de la pensée humaniste. Dès-lors, en dépit du fait que l’anarchisme soit le grand perdant de l’histoire et qu’aucune des révolutions pour lesquelles ses militants ont lutté n’ait abouti à la société libertaire tant désirée, il n’en demeure pas moins que les idées de penseurs comme Kropotkine sont aujourd’hui toujours d’actualité. Il suffit de voir combien la question écologique nous presse et nous tourmente, tandis que le fossé des inégalités ne cesse de se creuser.

 

Bibliographie

Catéchisme révolutionnaire, Michel Bakounine, L’Herne

Ni Dieu ni Maître Anthologie de l’anarchisme, Daniel Guérin, La Découverte Poche

Mémoires de prison d’un anarchiste, Alexandre Berkman, L’Échappée

Noir & Vert Anarchie et écologie, une histoire croisée, Philippe Pelletier, Le Cavalier Bleu

 

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