Brutal aligne

L’ours, un cousin imaginaire

 

Depuis la Préhistoire, l’ours frappe l’imaginaire des peuples de l’hémisphère nord. Sa trace croise d’innombrables mythes, légendes et contes folkloriques. Une piste encore fraîche qui mène vers de belles pages de la littérature.

 

Par Lucien Bridel 

 

Pour débusquer l’ours au cœur des mythologies et des productions culturelles qui fondent la littérature, il faut emboîter le pas aux traqueurs les plus perspicaces, c’est-à-dire aux historiens les plus sensibles et aux écrivains les plus érudits commeMichel Pastoureau ou Prosper Mérimée. Mentionnons également les anthropologues Roberte Hamayon et Altan Gokalp, qui ont révélé combien l’ours, en incarnant une altérité aussi proche que lointaine, permet aux sociétés chamaniques sibériennes, mongoles et américaines de se penser, de se raconter, de se définir. Et pourtant, c’est dans une caverne du Périgord que se trouve la plus ancienne trace connue de ce lien symbolique, nous apprend Pastoureau dans L’ours Histoire d’un roi déchu. Car là, sous une seule et même dalle, gisent un homme néandertalien et un ours brun dont les sépultures ont été unies pour l’éternité il y a environ 80 000 ans.

 

Gloire et décadence

Cette relation nouée dans la Préhistoire, lorsque les hommes et les ours partagent les mêmes grottes, a généré toute une série de récits exprimant la porosité de la frontière entre les deux espèces. Partout où il vit, l’ours est le parent de l’homme, son double issu du règne animal. Royaume dont il est l’incontestable souverain, jusqu’à ce que l’Église catholique organise sa déchéance. L’humiliation qui en découle constitue le fil rouge du roman outrancier, La peau de l’ours de Joy Sorman. Idole charnelle, carnavalesque et sanguinaire, l’ours exalte une tradition orale et des rites païens inacceptables pour l’Église. Mieux vaut le remplacer par un animal lointain, par une abstraction, dont les clercs, dépositaires de l’écriture, rédigeront la gloire. C’est ainsi qu’au XIIIe siècle, après mille ans de guerre culturelle, l’ours perd son trône au profit du lion.

Avant sa diabolisation et sa relégation au rang de goinfre stupide, cruellement moqué dans le Roman de Renart, l’ours était vénéré au point que, pour les Slaves et les Germains, son nom même était et demeure tabou. Ainsi, nulle trace dans leurs langues de la racine indo-européenne (ar, ark, art, or, urs) qui désigne l’animal, mais des expressions forgées à partir de mots indiquant sa couleur (brun, braun, beer) ou ses actes (voleur de miel, tueur). Sagas, épopées et romans arthuriens (Arthur est le roi-ours comme son nom l’indique) relatent comment des guerriers entrent en transe et se métamorphosent en guerrier-ours, tandis que des dynasties vont jusqu’à officialiser une ascendance ursine dans leurs généalogies ! Outre la métamorphose, deux motifs font intervenir le thème de l’hybridation dans les mythologies de l’ours : celui de l’enfant nourri par une ourse et celui de la femme qui, après avoir été enlevée par un ours, accouche d’un enfant velu aux capacités herculéennes. 

 

Dévorantes passions

Le plus célèbre des récits de métamorphoses date de l’Antiquité. S’il est repris par le poète romain Ovide dans Les métamorphoses, c’est la langue grecque qui permet de saisir son lien profond avec le monde ursin. Car il est ici question d’Artémis, déesse de la chasse, dont le nom contient celui de l’ours ! Furieuse contre sa suivante Callisto qui, victime d’un stratagème de Zeus, a perdu sa virginité, Artémis la change en ourse. Plus tard, Callisto croise son fils devenu grand chasseur. Celui-ci ignorant que l’ourse est sa mère s’apprête à la tuer, mais Zeus intervient et les transforme en grande et petite ourse, deux des constellations polaires.

Le motif du rapt de femmes par des ours est si prégnant dans les mythologies celtes et germaniques, qu’au Moyen Âge personne ne doute de la passion dévorante des seconds pour les premières. Symbole de puissance sexuelle, l’ours viole princesses et bergères quand il ne les séduit pas. Notons que Pâris, qui déclenche la guerre de Troie en enlevant la belle Hélène, a été nourri par une ourse avant d’être recueilli par des bergers. Des rapts de jeunes filles par des ours seront d’ailleurs rapportés jusqu’au XVIIe siècle...

C’est à partir de ce matériau subversif que Prosper Mérimée écrit sa nouvelle Lokis. Située en Lituanie, l’action se déroule sur le domaine du comte Michel Lokis auquel un linguiste allemand rend visite. Précisons que Michel est l’un des patronymes de l’ours là où son nom est frappé d’interdit et que Lokis signifie « le lécheur » en lituanien, l’un des surnoms de la bête ! Le comte est un jeune colosse au comportement étrange. Sa mère, devenue folle après avoir été enlevée par un ours le jour de ses noces, le hait. Récit subtile, enchâssé et rédigé d’une écriture souple et sans fioritures, Lokis aborde avec brio tous les thèmes liés à la figure de l’ours, ce souverain d’autrefois qui faisait la part belle à notre bestialité.

 

Bibliographie :

L’ours Histoire d’un roi déchu, Michel Pastoureau, Points

La peau de l’ours, Joy Sorman, Folio

Le Roman de Renart, GF Flammarion

Les métamorphoses, Ovide, Babel

Lokis, Prosper Mérimée, Babelio

 

Fleche petit 100px