La folie, un langage littéraire
Seule la fascination pour la mort rivalise avec celle qu’exerce la folie sur les écrivains et les poètes. Pas un roman, pas un recueil, pas un récit qui n’aborde l’énigme de la déraison.
Par Lucien Bridel
En 1967, lors d’une conférence donnée à Tunis, trois ans après la publication de la version abrégée de sa thèse Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault (1926-1984) évoquait la présence systématique de la folie dans la littérature : « Il y a des littératures sans amour, sans travail, sans misère, (…) sans guerre. Il n’y en a aucune sans folie et sans mort. Comme si la littérature était liée (…) à ce qui constitue la folie et la mort », soit les plus grands mystères de notre condition. Et quelle est la nature de ce lien ? Il suffit d’y songer pour s’apercevoir qu’elle compte autant de dimensions qu’il y a de théories à son sujet. Pour les écrivains, les poètes et les littéraires en général, ce rapport est celui d’un jeu de miroir, de redoublement ou de dédoublement, comme en témoigne, entre autres, la présence de la figure du double dans d’innombrables œuvres (Le Double de Dostoïevski, Le Horla de Maupassant, Le portrait de Dorian Gray de Wilde ou même Fight Club de Palahniuk). Une dimension mimétique et réflexive que la critique littéraire Shoshana Felman explore dans La folie et la chose littéraire pour comprendre si littérature et folie « peuvent réciproquement s’éclairer ».
Pour la psychiatrie, après deux siècles d’existence, l’heure est à la prudence. Dans Un coup de hache dans la tête, le psychiatre Raphaël Gaillard reprend ainsi l’idée, remontant à Aristote, d’une parenté entre folie et créativité. Une affinité qu’étayent désormais les neurosciences, « les mêmes gênes nous exposant aux deux ». Cette origine commune incite Raphaël Gaillard à préciser que « la maladie elle-même est quelque chose qui éteint l’individu, même au-delà de sa créativité » (France Culture 2022). Des mots qui rappellent que la folie a réduit au silence parmi les plus belles voix de la littérature, comme Virginia Woolf (1882-1941) et Nelly Arcan (1973-2009), les auteures de Mrs Dalloway et de Folle, deux textes qui révèlent avec grâce l’âpreté de certains combats intérieurs.
Littérature et psychiatrie
Le rapport entre littérature et psychiatrie n’a pas toujours été aussi ouvert. En 1895, le critique littéraire Gustave Lanson (1857-1934) l’analysait même « dans le sens d’un assujettissement de la première à la seconde », lit-on dans La pensée sans abri – Non-savoir et littérature. Un ouvrage collectif qui révèle combien le XIXe siècle est un moment clé en matière de discours sur la folie, littéraires ou scientifiques. Dans les faits, le fou est ravalé au rang de taré, notamment par la théorie de la dégénérescence qui sert de fondation à la légitimité de la psychiatrie.
La maladie mentale est alors vue comme un « processus de dégradation dans lequel des tares acquises se transmettent (…) en s’aggravant de génération en génération (…) pour aboutir à l’idiotie complète et à la stérilité ». Certains aliénistes identifient l’art à la folie et assignent les artistes à une catégorie de dégénérés. Une position qui ne rebute pas Émile Zola (1840-1902), lui qui compose Les Rougon-Macquart précisément à partir de la théorie de la dégénérescence, « offrant ainsi à la médecine l’occasion de contrôler l’exactitude des descriptions ».
Nombre d’écrivains lisent alors des monographies médicales. Fascinés, ils se voient en pédagogues avec pour mission de vulgariser les progrès de la science. Une tendance déjà visible dans les récits de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850), même si l’adhésion de ce dernier au discours scientifique sur la folie est plus nuancée que ne le sera celle de son émule Zola. Pour trouver un esprit contraire à ce rationalisme d’atmosphère, il faut chercher chez les poètes comme Charles Baudelaire (1821-1867) qui, avec Les Paradis artificiels, détourne le genre de la monographie médicale pour écrire un poème en prose sur le hachisch. En se plaçant au croisement des discours positiviste et spiritualiste, Baudelaire dévoile la porosité des frontières entre lucidité et folie contribuant ainsi à l’émergence d’une vision de la psyché plus complexe où, pour reprendre sa formule, se mêlent « deux infinis, le ciel et l’enfer ».
Folie et raison poétique
Il est une œuvre qui exprime autant qu’elle révèle cette perméabilité des limites entre des états perçus comme opposés, tels que la raison et la déraison, le rêve et la veille, ou encore la vie et la mort. Cette œuvre, c’est celle de Gérard de Nerval (1808-1855), poète dont la vie fut ponctuée de voyages aussi réels que fantasmatiques et de séjours en maisons de santé, jusqu’à son suicide. Une mort dont Baudelaire (dans sa préface aux Histoires extraordinaires d’Edgar Poe) célébrait ainsi le premier anniversaire : « Il y a aujourd’hui, 26 janvier, juste un an, quand un écrivain d’une honnêteté admirable, d’une haute intelligence, et qui fut toujours lucide, alla discrètement, sans déranger personne, – si discrètement que sa discrétion ressemblait à du mépris, – délier son âme dans la rue la plus noire qu’il pût trouver. » Soulignée par Baudelaire, cette lucidité est celle d’une âme qui observe, analyse et relate, dans une écriture aussi étrange que lumineuse, ses difficultés à être. Un combat qui conduit Nerval à entreprendre de dangereuses expéditions mentales. Risquées par nature, ces explorations le sont aussi parce qu’elles ont pour destinations des espaces dont la science nie l’existence.
En fait, Nerval réussit où Foucault échoue, ce dernier n’échappant pas au paradoxe de son projet d’histoire de la folie, comme le montre Shoshana Felman dans l’article Aurélia ou le livre infaisable : de Foucault à Nerval : « Comment Foucault va-t-il (…) écrire (…) une histoire non de la psychiatrie, mais de la folie elle-même ? Ne sera-t-il pas astreint (…) à utiliser le langage (…) de la raison, qu’il dénonce ? » Cet enfermement, le poète l’évite grâce à son expérience, à ses délirants allers retours entre les mondes. Il crée ainsi une poétique à nulle autre pareille dont l’étrange vérité se dérobe aux contradictions d’ici-bas…
Comme le chantent ces vers de son poème Le Christ aux oliviers « C’était bien lui, ce fou, cet insensé sublime… Cet Icare oublié qui remontait les cieux ».
Bibliographie :
Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault, Tel
La folie et la chose littéraire, Shoshana Felman, Seuil
Un coup de hache dans la tête, Raphaël Gaillard, Grasset
Mrs Dalloway, Virginia Woolf, folio classique
Folle, Nelly Arcan, Points
La pensée sans abri – Non-savoir et littérature, Muriel Pic, Barbara Selmeci Castioni et Jean-Pierre van Elslande, Editions nouvelles Cécile Defaut
Les Paradis artificiels, Charles Baudelaire, folio classique
Aurélia ou le rêve et la vie, Gérard de Nerval, GF Flammarion

