Brutal aligne

Les GAFAM ou les ogres de la tech

Navires amiraux d’un capitalisme américain qui se rêve mondial et même spatial, les GAFAM ont pour capitaines d’industrie des pirates dont l’hubris et la cupidité n’ont d’égal que le consumérisme et l’insouciance des masses.

 

Par Lucien Bridel

 

Mythes et fictions sont essentiels pour appréhender la réalité et, peut-être, saisir quelque vérité cachée ou interdite. Force est de constater que l’application de ce précepte d’un autre temps à la communication narrative des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) n’enseigne rien de profond, sauf en creux. Articulés autour de la trame éculée de la « success story », les récits fondateurs de ces entreprises ont néanmoins réussi leur mission de propager de nombreux clichés, à l’instar de celui du campus californien de Mark Zuckerberg ou du garage de pavillon de banlieue de Steve Jobs comme incubateurs de multinationales. Des clichés qui vantent « la capacité de créer (…) à partir d’une intuition forte (…), à l’intérieur d’un cadre souple et léger (…), à l’écart de toute subordination à un groupe industriel établi » note dans son livre La Silicolonisation du monde le philosophe Éric Sadin, également auteur de La Vie algorithmique et de L’Intelligence artificielle ou L’enjeu du siècle. Campus et garages sont ainsi des décors dont la simplicité valorise les accomplissements techniques et répand une ombre de modestie sur les origines sociales d’ingénieurs et d’informaticiens certes précoces, mais loin de s’être faits tout seuls. Une donnée qui, soit-dit en passant, les oppose à certains pionniers du capitalisme américain devenus richissimes à la force du poignet, comme le révèle le documentaire Le Capitalisme américain diffusé par Arte. Toujours est-il que selon leur propre apologie, ces génies de la tech qui ne devraient rien à personne mériteraient en vertu du présent qu’ils façonnent et de l’avenir radieux qu’ils préméditent d’être portés aux nues par le commun des mortels. Des nues que certains, parmi ces capitaines d’industrie 2.0, convoitent et exploitent à l’instar de n’importe quel marché, comme l’explique, lors d’interventions visibles sur sa chaîne YouTube, l’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau. Une ambition prédatrice dont la manifestation la plus visible consiste, pour le moment, en un train de satellites brillant et tapageur du Starlink d’Elon Musk. Une apparition, enthousiasmante pour certains, mais qui souille un peu plus nos cieux nocturnes.

 

Hubris et disruption

Il est frappant de voir combien les récits qui prêtent une dimension héroïque et géniale aux figures de la tech glorifient ce que les mythes, issus de la tradition grecque, exposent comme un vice, à savoir l’hubris : la démesure. Un antagonisme par-delà les siècles qui résonne avec la défiance envers le passé propre à l’environnement qui a généré les GAFAM. Cette défiance est confirmée par Éric Sadin qui, sur le plateau de TV5 monde, expliquait en 2016 que si le modèle « civilisationnel fondé sur la marchandisation (…) de la vie et l’organisation algorithmique (…) de la société (…) est né en Californie, c’est parce que celle-ci a pour ADN la contestation du passé, associée à une vision industrielle de l’avenir ». Cette vision qui incarne le comble du positivisme et du technologisme a pour matrice des idées, des pulsions et des ressorts psychologiques curieusement analogues au moteur de l’hubris. Car l’hubris, c’est la démesure et l’orgueil de celui qui, pénétré par le sentiment de son importance, prétend changer le cours des choses ou transformer le monde à sa guise, pour reprendre un champ lexical propre aux GAFAM. Mais revenons à la mythologie grecque : poussés par le désir de dépasser leur condition de mortels, ses protagonistes voient s’abattre sur eux la vengeance punitive des puissances garantes de l’ordre cosmique qui comprend les limites de chacun. La leçon prônée par ces mythes se révèle absolument contraire aux valeurs des adeptes de la « disruption », cette notion phare de la tech que le philosophe Pascal Chabot (interrogé en 2018 par le magazine Télérama) définissait comme la faculté que possède une innovation de placer « son inventeur dans une situation de monopole quasi absolu du marché qu’il vient de créer (…) ». Quant au professeur de littérature comparée Adrian Daub, il écrit dans son livre La pensée selon la tech que le discours autour de la disruption « s’inspire clairement de l’idée de la destruction créatrice » forgée par l’économiste Joseph Schumpeter, notamment dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie. Ce discours de la disruption constituerait, toujours selon Daub, une sorte de « théodicée de l’hypercapitalisme ». Une formule qui veut souligner la nature quasi religieuse de la justification d’un modèle économique, malgré l’énormité des dégâts causés justement par les bouleversements qu’il provoque.

 

Consumérisme et addiction

Ce modèle économique, particulièrement approprié à l’épanouissement des GAFAM, est né de la dérégulation du capitalisme opérée par l’administration Reagan dans le courant des années 1980. Une dérégulation qui, tout en signifiant la fin du système de redistribution imposé par l’État-providence américain, profiterait à l’ensemble de la société. En effet, la liberté retrouvée du secteur privé, voire semi-privé, allait entrainer une telle richesse que son ruissellement – considéré comme inévitable selon certaines écoles de pensée – devait imbiber la pyramide sociale jusqu’à sa base. En vérité, ce sur quoi a débouché cette politique de libéralisation, c’est sur une « société de l’addiction », pour reprendre la formule de Daniel Cohen, auteur du livre Homo Numericus. Une addiction à toujours plus : au profit comme à la consommation, bref à la satisfaction d’appétits sans cesse multipliés et renouvelés par un mode de vie dont on se demande si la ‘’vertu’’ principale n’est pas sa capacité perverse d’aiguiser les envies. Toujours est-il que nous connaissons une façon d’accumuler maladive dont Cohen écrit qu’elle ne « parvient jamais à rendre les gens heureux, minés qu’ils sont par leur comparaison constante à autrui ». Alimentant sans cesse ce jeu vicieux, les GAFAM continueront d’exploiter toutes les technologies à leur disposition pour décupler les pulsions d’achat, aspirer toujours plus de données personnelles et accumuler encore plus de profits, tant que nous, leurs clients, resterons insouciants des conséquences que créent nos désirs consuméristes.  

     

Bibliographie 

La Silicolonisation du monde, Éric Sadin

La Vie algorithmique, Éric Sadin,

L’Intelligence artificielle ou L’enjeu du siècle, Éric Sadin,

Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter

La pensée selon la tech : Le paysage intellectuel de la Silicon Valley, Adrian Daub, C&F éditions

Homo Numericus, la « civilisation » qui vient, Daniel Cohen, Albin Michel

 

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