TITRE LE FANTAMINAL

 

Lucien Bridel

 

 

 

NATACHA, BLACK MAGIC WOMAN

 

 

 

Pressentiments

J’ai parlé pour la première fois à Natacha dans un bar d’étudiants. Elle détonnait au milieu de la masse enfumée des adolescents en rut. Nous avions seize ou dix-sept ans. J’étais maigre, sombre, et quelque chose me rongeait de l’intérieur. Elle était belle, souriante, fringante et insolente, mais ce n’était qu’un leurre. Nous avions à peine accompli notre scolarité obligatoire et nous rêvions d’un destin extraordinaire.

Natacha expérimentait sans retenue les effets de sa grâce dont l’impermanence l’inquiétait déjà. Sujette à des pressentiments menaçants, elle avait conscience que faute de trouver sa place, elle jetterait ses dons en pâture à la réalité.

 

Silences

Héritière d’une histoire familiale qui se mêlait d’histoire nationale, continentale et même mondiale, Natacha anticipait, malgré l’ignorance dans laquelle la maintenaient ses parents, les conséquences de ce passé avec l’acuité d’un oracle.

En proie à de violentes méditations, elle se disait enferrée dans un tourbillon d’interrogations depuis sa sortie de l’enfance. Un passage brutal. Un ogre l’avait piégée pendant les vacances, au bord d’une piscine avec vue plongeante sur l’océan Indien. Ce fut là son premier secret, son premier silence, son entrée dans l’adolescence.

 

Enfantement

Quelques années après notre rencontre, sa sœur aînée mourut. Un an plus tard, nous devînmes les parents d’une fille dont la naissance apaisa les douleurs. Pour un temps, le vide de l’absence fit place à la plénitude de l’amour.

 

Ivresse

Un jour, avant qu’elle ne soit enceinte, nous montâmes sur un toit. C’était mon idée. J’ai toujours aimé faire ça, grimper sur les toits, même si aujourd’hui je ne le fais plus.

C’était l’été, j’avais à peine terminé mon service militaire – quatre mois et demi à me remémorer nos après-midis d’école buissonnière passés à perdre savamment notre temps en nous berçant de baisers, de rock’n’roll décadent et de musique électronique allemande – quand elle frappa à ma porte.

Triste, Natacha veut se distraire, s’enivrer devant quelque chose de beau. Le beau a toujours été son obsession. Elle le trouve dans la musique, l’écriture, la peinture et le cinéma. Selon elle, la beauté relève de l’artifice. Tu penses cela, parce que tu crains la nature, lui dis-je un peu pédant. J’ai passé mes vacances d’enfance dans le luxe des hôtels cinq étoiles, se justifie-t-elle sans toutefois se désoler de son incapacité à partager mon enthousiasme pour les éléments. Je me mets en tête de l’initier aux plaisirs de sentir ces choses-là, et lui propose d’escalader le toit d’un immeuble surplombant le Léman. La vue est splendide depuis là-haut. L’occasion de faire quelque-chose d’interdit et de dangereux la convainc d’avantage que la promesse d’un panorama enchanteur. Toute mon enfance, j’ai été surveillée comme le lait sur le feu, empêchée de satisfaire la plus banale de mes curiosités. En me fliquant, mes parents pensaient pallier leurs absences répétées, dit-elle sans rancune pour autant.

 

Côte à côte

Nous avançons dans les rues désertes. Nos pas résonnent sur le macadam frappé par la lumière des lampadaires. C’est une nuit dont nous nous souviendrons. Elle esquisse un sourire et je saisis son envie de rire pour raconter quelques méchancetés sur les Suisses allemands rencontrés sous les drapeaux. Quand je les imite, Natacha s’esclaffe. J’aime son rire. Sonore et sec, il éclate comme les bûches d’un feu de joie.

 

Rêve

Nous prenons un raccourci, un sentier creusé dans une haie de broussailles exotiques couvert d’épaisses frondaisons. Elle se plaint, le sol est boueux. Où est-ce que tu m’emmènes, on n’aurait pas pu rester sur le trottoir? Je l’entraîne plus loin dans les fourrés, jusqu’à l’endroit où fourche le sentier. Regarde cet endroit, on le dirait sorti d’un conte. Natacha s’enthousiasme, comme à chaque fois qu’elle a l’occasion de faire un pas de côté, de quitter le réel pour entrer dans la fiction.

 

Apparition

Je la regarde, et sous mes yeux elle se métamorphose en derviche tourneur, en prêtresse obnubilée par la course des étoiles. La vie est une ronde, une boucle à boucler qui n’a d’autre sens que le tournis qu’elle engendre, semble-t-elle dire de toutes ses forces. Natacha évolue dans un dédale de souvenirs et d’espoirs, où le rêve et la réalité s’affrontent toujours plus durement. Au cœur de ce lacis de contradictions veille un monstre, un minotaure mental, qui telle une malédiction parasite ses états d’âme.

Heureusement, point de minotaure sous les frondaisons, point de monstre à la croisée des chemins, seulement une souche dressée au clair de lune. Une apparition, romantique et lubrique, digne d’un poème de Baudelaire.

Désormais, quand je parcours la ville en quête d’impressions du passé, je sais que là, sous les branches balancées par le vent, subsistent des indices et des fragments de sa présence parmi nous.

 

Vautours

Je lui parle. La colère et la tristesse m’étouffent, comme si j’avais la corde au cou. Sais-tu Natacha, que lorsque j’évoque ta mort, beaucoup de mes interlocuteurs adoptent un silence coupable? Ils font mine de rien, se détournent, me regardent en coin, comme si des vautours tournoyaient au-dessus de ma tête…

 

Plaisirs exquis

Le Léman scintille sous les étoiles. Tu as eu peur en grimpant sur le toit. J’ai sabré le champagne. Tu bois avec délice, tu fredonnes une chanson et tu danses au bord du vide.

 

Magoud

À l’ombre des montagnes, devant la masse sombre et mouvante des eaux du lac, tu évoques les immensités de la terre de tes ancêtres. L’heure est aux confidences. Tremblante, tu racontes comment une nuit, alors que tu dormais à Magoud chez ta grand-mère, un serpent s’est glissé dans le lit que tu occupais avec ta sœur.

Tu rejoues la scène. Lentement, tu soulèves le drap imaginaire sous lequel rampe le souvenir du reptile, puis tu écartes subitement tes doigts, tes longs doigts délicats, pour imiter les éclairs que lancèrent ses écailles dans la nuit.

De ses petits yeux ronds et sévères il sonde mon cœur qui bat la chamade. Ma sœur dort à poings fermés. Seule face au serpent, je me blottis contre la tête de lit. Les genoux pliés contre la poitrine, j’essaie de camoufler ma respiration. Au petit matin, je suis réveillée par les rayons du soleil qui fusent à travers la moustiquaire. Le serpent est parti, je secoue ma sœur pour lui raconter, mais contrariée d’être tirée de son sommeil, elle refuse de me croire.

À l’heure où j’écris ces lignes, après deux ans de commencements et de recommencements, j’ai découvert, dans un recueil de textes sacrés d’Afrique noire, que le reptile en question est un petit serpent de brousse nommé chihoundjé.

 

Chihoundjé

Le chihoundjé est connu pour rôder dans les villages à la recherche de la fraîcheur des cases, mais il est surtout réputé pour prêter son apparence aux morts qui veulent se montrer aux vivants. Le regret que Natacha ait ignoré cela m’envahit, mais ce sentiment s’estompe à mesure que les souvenirs de notre séjour au Mozambique me reviennent et défilent dans ma tête comme les images d’un rêve lointain.

Une première vision s’impose à moi, celle d’un ciel immense qui écrase tout sous son poids. Bruits d’orage et de tôle froissée, le vent souffle sur la ville démangée par le sel. Enfin, j’entends des voix, des rires et un moteur qui démarre. Nous quittons Maputo pour Magoud, le village d’où vient la famille de la mère de Natacha et qui porte le nom d’un roi.

Les livres et les journaux d’époque racontent que le roi Magoud a reçu des missionnaires venus de Suisse. Selon la fiction, avant de les accueillir, il les avait vus en rêve.

 

Le roi Magoud

Allongé sur sa couche en peau de léopard, Magoud ronfle. Des traits de lumière saturés de particules fendent l’obscurité de la case royale et maculent de taches jaunes son gros ventre de monarque. Deux femmes, postées à chaque extrémité de son lit, chassent la chaleur à coups d’éventails. Armée d’un ustensile sculpté dans l’ivoire, une adolescente cure méticuleusement les pieds du souverain qui soudain s’agite et se tourne sur le côté. La jeune fille voit les taches de lumière glisser de la panse de Magoud sur les peaux de léopard qui s’animent.

Derrière les paupières fermées du dormeur, l’espace se tord, le temps s’enroule et le tout s’enfonce. Magoud gémit. Avalé, mis en boule puis recraché, il voit se déployer sous sa boîte crânienne d’immenses nuages oblongs d’où pleuvent les sombres rayons d’un soleil absent. Entre ces obscurs jets de lumière qui arrosent son rêve, le roi Magoud distingue les silhouettes d’hommes en marche. Ils avancent la tête dans les épaules, apeurés par les vautours qui tournoient au-dessus d’eux, mais poussés par le feu sacré qui consume leurs entrailles.

 

La route de Magoud

C’est vrai, je l’ai vu de mes propres yeux: le ciel change sur la route de Magoud. Au début, encore gorgé de l’océan, il plie la végétation, détrempe les piétons et ramollit la piste où s’embourbent les véhicules. Mais plus loin – peut-être à mi-chemin – quand la forêt s’éclaircit, que les arbres s’isolent et s’arment d’épines longues comme les doigts de la main, le ciel se pare de la couleur du vide au bout duquel l’horizon se dessine enfin. C’est là-bas, sur cette ligne entre ciel et terre, qu’évoluent les esprits et que les rêves se font et se défont.

 

Lune de miel

En Afrique australe encore plus qu’ailleurs, les morts gouvernent les vivants. La parole des premiers habite les rêves des seconds, car tout passe, mais ce qui fut demeure. Et ceci en dépit de la haine du passé qui ronge la région comme une infection. Importée et instaurée au fil des siècles par un cortège d’envahisseurs, cette aversion est le legs de tous les conquérants, de tous les missionnaires, de tous les chantres des lendemains qui chantent dont l’artefact le plus récent est la tour abritant le plus grand hôtel chinois du pays. Pourtant, je me réjouis que nous ayons vécu notre lune de miel au dernier étage de ce donjon made in China.

Une fois la moustiquaire installée au-dessus du lit, nous prenions notre envol pour le septième ciel, loin, très loin, du hall d’entrée où, le jour de notre départ pour Magoud, nous fûmes les témoins d’une séance d’édification collective d’un art consommé.

Aligné sous les têtes de tigres et de dragons en stuc qui décoraient l’entrée, le management chinois exécute une chorégraphie digne des raouts totalitaires de la place Tiananmen. À chaque exhortation du chef, les subalternes répondent par une ardente exclamation, un poing brandi de concert et un claquement de savates aussi martial qu’un bruit de bottes. Les travailleurs mozambicains observent en silence et quand les Chinois rompent les rangs pour s’en aller fumer, ils se dispersent à leur tour, indifférents aux ordres du directeur de l’hôtel. Même les Chinois n’arrivent pas à les tirer de leur torpeur, c’est peine perdue! a plaisanté Natacha. Sa mère a ri comme elle a toujours ri de ce qui ne va pas, de ce qui tourne court, c’est-à-dire de bon cœur avec tristesse.

 

Malédiction

Toi aussi Natacha, tu t’es mise à rire de cette manière quand a sonné le début de ta fin. Il y a peu, en parcourant tes albums photos, j’ai vu dans le regard de ta sœur un voile identique à celui qui embuait tes yeux et ceux de ta mère. Toutes les trois vous semblez regarder le monde à travers la vitre d’une cage en verre. Au pays, on nous trouve bizarres, m’as-tu dit.

Ta peau porte les stigmates de quelques rituels ancestraux – de minuscules coupures – dont le sens profond t’échappe. Parfois, tu crois en une malédiction, en des sorts qu’on vous aurait jetés. Mais qui? Qui vous en veut à ce point? Certaines femmes de la famille, murmures-tu effrayée.

 

Vérités

Bientôt deux ans qu’elle n’est plus. Deux ans que je mène une double vie: celle du deuil, du souvenir, de la digestion d’un passé dont les débris de sensations me reviennent sans crier gare; et celle du présent, de l’avenir qu’il me faut construire pour moi et notre fille désormais en âge d’escalader les toits. Natacha serait sans doute surprise de voir combien elle lui ressemble. Comme Natacha, elle écoute vingt fois d’affilée les musiques qui lui plaisent; comme Natacha, elle comprend le tragique et cerne les motivations secrètes de ceux qui l’entourent; comme Natacha, elle est belle et fascinante, et comme Natacha, elle arpente la vie en poète, l’air déterminé et songeur.

Cet air, ma fille le prenait déjà enfant, lorsqu’elle faisait un pas de côté pour observer la vie des autres et trouver au fond d’elle-même les réponses les plus éclairantes à ses interrogations les plus obscures. Un jour, peu après la mort de sa grand-mère maternelle, nous rentrions des courses elle et moi. J’étais dans mes pensées, peu attentif, quand soudain elle lâcha ma main pour me faire face. Papa, je sais pourquoi on enterre les morts, affirma-t-elle du haut de ses six ans, on les enterre pour la même raison qu’on les brûle. On les enterre pour les libérer de leur corps. Vois-tu, en pesant de tout son poids, la terre presse le corps comme un fruit mûr permettant ainsi l’expulsion de l’âme et des pensées, de tout ce qui fait partie du vent… Ce souffle est si léger qu’il remonte alors à la surface et s’envole loin, très haut, jusqu’aux cieux. C’est pareil avec la chaleur du feu, tu comprends papa?

 

Mensonges

Les intuitions de ma fille me troublent encore plus aujourd’hui que jadis. Peut-être parce qu’à l’époque, j’avais avec la mort une relation abstraite, aussi dépouillée que les murs des temples de la foi réformée, ce culte hygiéniste qui n’a jamais rien éveillé en moi sinon l’ennui, la tristesse sans les larmes et le silence imposé par l’absence de représentation. Et si je comprenais qu’à l’origine de cette privation d’image il y avait la détestation de la chair, des fluides et des toxines, de la biologie et des passions, je n’avais pas encore interprété le rejet de la représentation visuelle comme la dénégation de la dimension initiatique de la douleur et du chagrin. Or, la mort éloigne les vivants les uns des autres, car elle ouvre des horizons inconcevables.

 

Abîme

Les deuils à répétition, cumulés aux difficultés inhérentes à l’exil, firent le lit d’abyssales investigations existentielles. D’abord fructueuses, celles-ci devinrent de plus en plus dangereuses, à mesure que Natacha se découvrait une passion pour l’ivresse des profondeurs. Partie pour se chercher, elle revint de sa quête avec l’esprit fragmenté, sillonné et balayé par un vent contraire dont le souffle l’emportait toujours plus loin. Elle qui était danseuse et s’accordait aux rythmes les plus subtils, aux mélodies les plus délicates comme aux cadences les plus soutenues se mit à danser au bord du vide en s’accrochant au plaisir coupable du funambule jouissant de son vertige.

Pourtant, il fallut du temps à l’abîme pour absorber la source de son rayonnement et anémier sa volonté, car c’est seulement douze ans après la mort de sa mère, il y a donc à peine plus de deux ans, que mes craintes à son sujet atteignirent leur paroxysme pour se muer en de navrantes certitudes.

 

Le Caravage

J’étais à Rome avec mon père, l’hiver finissait et nous arpentions la capitale italienne en devisant sur son histoire plurimillénaire. Il faisait beau, et bien que dégradées par le froid, les odeurs de la ville ravivaient mes souvenirs d’enfance, car c’est là qu’elle a eu lieu, sous un ciel très bleu, à l’ombre des monuments, des statues et des pins parasols… Mais peu importe. Ce qui compte, c’est que l’espace d’un instant, j’ai su.

J’ai su devant la toile immense de l’un de ses peintres préférés que la fin serait pour bientôt. C’est un Caravage. Natacha aimait le Caravage, son ironie sanglante, sa dramaturgie, ses contrastes et la violence de sa vie. Comme lui, le corps la fascinait.

 

Fin

Trop décharnée, trop accro. Tu vis si violemment. Tu te caches. Parfois les dieux prennent l’apparence des miséreux pour sonder nos cœurs, est-il écrit dans l’Odyssée. Pourtant, tu meurs seule et tu t’en rends compte à l’instant. Tu as beau crier, appeler, personne n’est là pour toi, pas même moi.

Ne t’inquiète pas, j’ai dit à notre fille que les derniers instants, une fois passés, ne comptent pas plus que les premiers, et que ces derniers ne sont pas plus importants que les suivants.

 

Après la fin

Sur ton lit de mort, tu es une reine. Je vois ton âge, celui de ton âme, cinq cents ans au moins. Je suis resté longtemps près de toi. Dès que je te quitte, je veux revenir. Tu n’es plus. Je touche ta peau, elle est froide, presque humide, mais encore douce. J’embrasse ton front. Je te regarde pour ne jamais t’oublier. Je pense à cette fois où nous avons nagé ensemble. Je te poursuivais, tu plongeais et j’attrapais tes jambes de danseuse.

 

Lausanne, juillet 2022

 

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