Penser (avec) la pop culture
Rien de mieux que d’initier les jeunes à la sagesse en les amusant, clament les thuriféraires de la pop. Un enthousiasme qui interroge, tant leur conception de la culture populaire se confond avec la production de l’industrie du divertissement.
Par Lucien Bridel
Nombreux sont les auteurs vantant la pop culture et ses vertus pédagogiques. Dans le genre, citons In pop we trust de la professeure de philosophie Marianne Chaillan, Comprendre le monde avec la pop culture du professeur de sciences économiques et sociales Boris Ottaviano et Des philosophes et des héros du professeur de philosophie Thibaut de Saint Maurice. Ces trois livres démontrent combien les fictions issues de la pop culture sont traversées par des problématiques que les philosophes discutent depuis des millénaires. Un fait qui n’a rien de surprenant, tant le point de départ de la pensée de tout philosophe demeure l’Homme et son rapport au monde, comme le révèle, par exemple, l’assimilation par Emmanuel Kant de la philosophie à l’anthropologie dans Anthropologie du point de vue pragmatique. Dans ce texte en effet, l’illustre philosophe ramène le champ de la philosophie à quatre questions : que puis-je savoir ? Que puis-je faire ? Que puis-je espérer ? Et enfin, qu’est-ce que l’homme ? Quatre interrogations que l’on pourrait aisément attribuer, entre autres, à l’héroïne de la pop culture qu’est devenue la petite sirène…
Philosopher, c’est chercher
Et pourtant, philosopher, ce n’est pas plaquer une théorie sur une fiction ou toute autre œuvre de la pop culture ni prémâcher le travail en affirmant une thèse sans donner au lecteur les moyens de la remettre en question. Un procédé suivi par Chaillan, lorsque par exemple, elle prétend que la fameux « Hakuna matata » (qui signifie : pas de souci !) du Roi Lion est le parangon de la pensée stoïcienne de Marc Aurèle alors qu’on pourrait l’interpréter autrement, notamment comme le credo de personnages fuyant la réalité et leurs responsabilités. Non, philosopher, c’est apprendre à poser des questions avec un esprit critique, c’est-à-dire à réfléchir. Activité que la pop culture engage évidemment à pratiquer, pour autant que les intellectuels, qui aspirent à initier le public par et à travers elle, n’en profitent pas pour prescrire leur vérité au lieu d’inviter à la discuter. Cette attitude est d’ailleurs analogue à celles de deux types d’agents culturels auxquels Chaillan, de Saint Maurice et Ottaviano ne voudraient guère être associés. Premièrement à celle des représentants de la culture académique, pour ne pas dire bourgeoise, qui prescrivent une vérité, mais aussi des goûts et des couleurs, pour maintenir leur domination sur les classes populaires en les privant d’un capital culturel et symbolique qui favoriserait leur émancipation ; un rapport de domination que les auteurs précités sont d’ailleurs particulièrement prompts à dénoncer. Deuxièmement à celle des techniciens des usines à rêve de l’industrie du divertissement, ces experts qui prétendent savoir ce que les gens aiment, comme l’explique lors d’un long entretien avec le magazine Hors-Série en 2014, Pacôme Thiellement, auteur de L’Enquête Infinie et de nombreux essais sur la pop culture.
Aux origines de la pop
Avant de poursuivre sur la massification de la culture, quelques mots sur la genèse de la pop selon Thiellement, dont la pensée, arborescente et spirituelle, nous entraîne hors des sentiers battus. Évoquant le folkloriste et mythologue Claude Gaignebet et son essai Le Carnaval : essais de mythologie populaire, Thiellement nous rappelle qu’aux origines de la culture populaire, il y a le folklore et le carnaval, cette fête à laquelle tout le monde participe, indépendamment de sa classe et de son rôle dans l’ordre social. Une participation de tous dans l’élaboration de la culture que Thiellement dit retrouver à notre époque dans les blogs encyclopédiques voués, par exemple, aux séries, et dans lesquels les fans réagissent, analysent et compilent tout ce qu’il faut savoir sur leurs fictions favorites. Cependant, Thiellement se révèle, lui aussi, réticent à une remise en question « radicale du Spectacle et de l’industrie culturelle » telle que la définit Jean-Claude Michéa dans sa préface de Culture de Masse ou culture populaire ? écrit par l’historien et sociologue américain Christopher Lasch.
Culture de masse ou culture populaire
Dans ce texte limpide, Lasch tance les intellectuels de gauche qui perçoivent toute critique vis-à-vis de l’industrialisation de la culture – parce qu’ils confondent démocratie et libre circulation des biens de consommation – comme ne pouvant « procéder que d’une pensée conservatrice, d’un élitisme bourgeois ou, selon les plus psychologues, d’un esprit chagrin et nostalgique. » Ainsi, par souci de se disculper du moindre soupçon d’élitisme, nombreux sont ceux qui, pour finir, assimilent culture industrielle et populaire, quitte à taire les effets délétères du marketing de masse que sont, entre autres, « la consolidation du pouvoir financier, la standardisation des produits, le déclin des compétences personnelles » et « la réduction de l’éventail de choix du consommateur ». Difficile de donner tort à Lasch, lorsque l’homme nouveau que nous incarnons, c’est-à-dire, écrit Michéa, « un animal assis, qui contemple un écran » sur lequel défilent des séries Netflix dont l’esthétique et les ficelles scénaristiques ne laissent rien transparaitre de l’âme du réalisateur, tant elles se ressemblent toutes, à l’instar des clips diffusés par MTV. Ainsi, lentement mais sûrement, nous sombrons dans notre fauteuil, identifiant les produits de l’industrie du divertissement pour ce qu’ils ne sont pas, c’est-à-dire des œuvres destinées à libérer, alors qu’en fait ces productions sont calibrées pour fasciner et captiver le consommateur, explique le sociologue Neil Postman dans son livre Se distraire à en mourir.
La pop qu’on aime
Une vision catastrophiste de la culture pop à laquelle nous pouvons échapper pour autant que nous la définissions, selon Thiellement, comme « tout ce qui est bien ». Il s’agit donc de la distinguer des produits culturels de masse procurant des émotions grossières et superficielles, car dépourvues de toute authenticité, complexité et nuance. Tout le contraire de la bande-dessinée Freud qui, sans nous asséner de vérités irréfragables, nous instruit et attise notre curiosité. Une œuvre éminemment pop qui contribue à diffuser la pensée, comme sa critique, de l’une des plus importantes personnalités du XXe siècle.
Bibliographie
In pop we trust, Marianne Chaillan, Équateurs
Comprendre le monde avec la pop culture, Boris Ottaviano, Éditions First
Des philosophes et des héros, Thibaut de Saint Maurice, Éditions First
Anthropologie du point de vue pragmatique, Emmanuel Kant, Flammarion
L’enquête infinie, Pacôme Thiellement, Presses Universitaires de France
Le Carnaval : essais de mythologie populaire, Claude Gaignebet, Payot
Culture de masse ou culture populaire ? Christopher Lasch, Climats
Se distraire à en mourir, Neil Postman, Pluriel
Freud. Une biographie dessinée, Corinne Maier et Anne Simon, Dargaud

