Stefan Zweig, la liberté jusque dans la mort
Avant que les vagues qui emporteront les dernières survivances du monde d’hier nous submergent, il est encore temps de lire Stefan Zweig pour nous souvenir de ce qui fut et ce qui aurait pu être…
Par Lucien Bridel
Né en 1881 à Vienne dans une famille de la grande bourgeoisie juive, Stefan Zweig fait partie de la génération d’intellectuels et d’artistes autrichiens dont l’éclosion et l’épanouissement coïncident avec la fin du règne des Habsbourg et la naissance du nouveau monde engendré par la Première Guerre mondiale. Célèbre dès les années 1920 grâce à des nouvelles comme Amok, La Confusion des sentiments ou Vingt-Quatre heures de la vie d’une femme, Zweig se fait aussi le biographe de nombreuses figures de l’histoire et de la pensée européennes, tels que Bonaparte, Érasme, Nietzsche, Marie-Antoinette ou Montaigne, pour ne citer qu’eux. En outre, il rédige de nombreux essais et articles pour examiner certaines thématiques dont, notamment, L’uniformisation du monde. Dans ce texte publié en 1925, Zweig fait part de son « horreur silencieuse face à la monotonie du monde » causée par « la prépondérance de la technique » dont les merveilles « entretiennent (…) une énorme désillusion pour l’âme et flattent dangereusement la passivité de l’individu. » Or, c’est de l’Amérique que vient cette « mécanisation de l’existence » qui mène les hommes vers l’atomisation et la dissolution de leur individualité. Zweig le sent : bientôt, l’Europe sera conquise par l’Amérique. La parole nuancée, méditative et poétique de l’écrit sera alors réduite au silence par les images et le bavardage incessants et indistincts diffusés par les machines… Face à cette « déroute de l’esprit », l’écrivain ne prône ni révolte ni mépris, mais le retrait en soi-même et l’usage des moyens de la littérature pour témoigner, sans faire de vagues. Car « on ne peut pas sauver l’individu dans le monde, on ne peut que défendre l’individu en soi ».
Cette façon de se situer à l’écart, parfois au-dessus, de la mêlée qui était déjà la sienne lors de la Première Guerre mondiale, Zweig va l’appliquer jusqu’à la fin de sa vie, c’est-à-dire jusqu’à son suicide en 1942, alors qu’il est en exil au Brésil. C’est du moins ce qui transparaît à la lecture de son autobiographie, achevée en 1941, Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen et de son essai Montaigne, terminé début 1942. Un refus de s’engager qui lui sera vivement reproché, même après sa mort. Car Zweig ne s’est pas servi de sa célébrité pour dénoncer publiquement le nazisme alors qu’Hitler devient chancelier et que les rues de Vienne grouillent de Chemises brunes appelant à l’annexion de l’Autriche (qui aura lieu en 1938). S’il a su prédire l’assujettissement de l’Europe par l’Amérique, senti la fin de l’ère de l’écrit et deviné le monde d’aujourd’hui, Zweig est d’abord dans l’hésitation face au présent qui est le sien. Espérant que le nazisme ne soit qu’une passade, qu’un feu de paille, la révolte brouillonne d’une jeunesse turbulente contre la haute politique, l’écrivain peine à accepter la réalité : « Il est difficile de se dépouiller en quelques semaines de trente ou quarante ans de foi dans le monde », confie-t-il dans Le Monde d’hier. Cependant, quand il prend la mesure de la situation, dès 1934, Zweig voit tout. Et le souvenir d’une escale en Espagne, en 1936, où il assiste à l’enrôlement de paysans par les troupes franquistes, lui arrache ces mots pathétiques : « L’Europe me semblait vouée à la mort par sa propre folie, l’Europe notre sainte patrie, le berceau et le Parthénon de notre civilisation occidentale. »
Accablé, désespéré, par les événements et les victoires de l’Allemagne nazie, Zweig, à l’instar du monde qui fut le sien, est au bord du gouffre, du suicide… Pourtant, il ne cède toujours pas à ceux qui veulent le voir s’engager, prendre position, trancher dans le vif. Dans son texte Si Stefan Zweig pouvait parler, Camille de Toledo ose faire dire à Zweig ses regrets pour son « enfermement dans une forme de déni d’écrivain, de ceux qui ne veulent pas se compromettre avec leurs temps et croient ainsi se rapprocher de l’éternité ». Pourtant, n’est-ce pas Zweig le plus lucide, lorsque voyant l’époque en proie aux fanatiques, aux militants et aux combattants, il reste fidèle à lui-même en refusant d’entrer dans la ronde macabre à laquelle tout le monde participe ? N’entreprend-t-il pas l’écriture d’une autobiographie qui survivra à la fin de son monde où, s’il dépeint le passé à la faveur de la mémoire, il livre aussi un témoignage sans concession sur « le plus grand cataclysme de l’histoire » auquel il sait que rien de ce qu’il a connu ne subsistera ? Dans sa dernière demeure de Petrópolis au Brésil, Zweig se réconforte auprès de Montaigne, son double « égaré dans une époque tout aussi terrible que la nôtre et qui ne se souciait que d’une chose : sauver sa liberté intérieure », comme il l’écrit à son éditeur new-yorkais. C’est là, dans une petite maison entourée d’une végétation luxuriante que Zweig démontre sa fermeté d’âme en tirant sa révérence, avec sa femme. Car comme l’a dit Montaigne : « La plus volontaire mort, c’est la plus belle. La vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre. »
Bibliographie :
L’uniformisation du monde, Stefan Zweig, Éditions Allia
Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig, Le Livre de Poche
Montaigne, Stefan Zweig, Le Livre de Poche
Si Stefan Zweig pouvait parler, Camille de Toledo, Manuella Éditions

