TITRE LE FANTAMINAL

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Lucien Bridel

 

 

 

M le Mowgli

 

 

Ronde furieuse

Cela faisait des jours que Mowgli tournait en rond dans sa chambre. Il arpentait la pièce en silence, fumait cigarette sur cigarette et suivait inconsciemment le tracé invisible d’un circuit qui le conduisait de sa table de travail à son lit. Pour joindre ces deux bouts, Mowgli passait d’abord par son balcon jonché de bières vides où il respirait l’air frais du dehors comme s’il reprenait son souffle après une longue apnée. Etourdi, il rentrait en titubant et s’affalait dans son fauteuil Louis XV couvert d’habits jetés pêle-mêle. Mowgli dégoupillait alors une nouvelle bière, mais gêné dans le dos par le tas de vêtements contre lequel il était assis, il partait s’allonger sur son lit. Là, il patientait quelques minutes en mordant un mégot. Soudain, surpris et certain de tenir un concept nouveau, une belle image ou un calembour, il se levait d’un bond pour se diriger vers sa table de travail où il griffonnait, biffait ou dessinait, cette idée qui allait immanquablement se révéler trop vaporeuse pour être lumineuse. Mais Mowgli, satisfait en cet instant, parce qu’en proie à l’audace des ivrognes, poursuivait sa fuite en avant, ou plutôt sa ronde éperdue, au point que s’enflammaient ses esprits déjà brûlants. C’est seulement à bout de nerfs qu’il avait ce sursaut d’amour-propre qui l’incitait à enclencher la musique, à pousser le volume et à danser comme un sauvage autour d’un feu imaginaire jusqu’à ce qu’il sente la sueur lui piquer les yeux. Enfin épuisé, il s’effondrait devant la télévision, coupait le son et regardait défiler les images muettes et stupides de ses contemporains cathodiques et décadents. Ivre et furieux, Mowgli maudissait cette humanité qui se donnait en spectacle en exaltant les passions les plus vulgaires. Ces mises en scène pour tromper l’ennui des imbéciles lui rappelaient ces tristes soirées, quand attiré comme un insecte par les néons roses chargés d’illusions érotiques, il s’était aventuré dans des boîtes de nuit trop chères pour sa bourse d’étudiant. En fait, ces images qu’il réduisait au silence, étaient pour Mowgli aussi attirantes, fastidieuses et gênantes qu’une soirée perdue à observer une strip-teaseuse papillonner sur sa barre.

 

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Dégoût

Lorsqu’il subissait ces crises, Mowgli était incapable de se concentrer sur un sujet qui lui fit du bien. Ainsi, il attendait la fin de ses épisodes maniaques devant la télévision ou en surfant sur le web, gavé de bêtise et d’inepties. C’était comme s’il cherchait à enraciner au plus profond de lui-même ce dégoût qu’il éprouvait pour son époque et les autres. Et c’est de ce terreau, qu’il alimentait avec acharnement, qu’avaient germé les problèmes qui lui pourrissaient la vie. En effet, si Mowgli errait saoul dans sa chambre ne sachant quoi faire, c’est parce que du dégoût des autres était né ce goût de l’inachevé qui se manifestait par le sabordage de tout ce qu’il entreprenait: à quoi bon aller au bout de quoi que ce soit si toute entreprise humaine vous semble futile, égoïste, répugnante, imparfaite et destructrice autant par ses mobiles que dans ses résultats?

 

Liste noire

L’isolement dans lequel se barricadait Mowgli lui tapait sur le système et malheureusement ses voisins étaient du genre à confirmer l’idée qu’il se faisait de l’humanité. L’immeuble dans lequel il logeait n’était pour Mowgli qu’un repère d’analphabètes et de crétins. S’il avait dû dresser la liste du type de personnes qu’il était forcé de côtoyer, il aurait commencé par énumérer les vieilles bigotes, vieilles filles ou grand-mères; les alcooliques de toujours, souffrant de méchanceté et de solitude; les obèses télévores et dépressifs; les tyrans domestiques lâches et mesquins; les jeunes débiles traités comme des dieux par leur mère et enfin les couples branchés et méprisants, fiers de leur apparence et de leurs doctrines alimentaires. Ceux-là détestaient les bigotes et Mowgli, parce que tout en elles et en lui refusait leur progrès. La bigote qu’ils réprouvaient le plus partageait son palier avec Mowgli. Bavarde, voûtée à l’équerre, elle patrouillait les allées, les halls et les cages d’escalier du lotissement. Elle s’agrippait à toutes les prises, à toutes les failles, à toutes les rampes que ses doigts, fins comme des antennes, découvraient le long des murs qui déterminaient son quotidien et qu’elle considérait comme siens. Cette impératrice de HLM, bossue et édentée, savait impressionner son monde. Impossible pour ceux qui la croisaient d’échapper à la leçon du jour, à l’aphorisme bigot, à l’éloquente sentence qui condamnait toute transgression des normes du bon sens et de l’intérêt personnel. Pour Mowgli qui concevait son existence comme un accident et n’était jamais certain de son bon droit, cette femme se révélait être autant un adversaire qu’une source d’inspiration.

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Sermons

Même s’il était lent à l’ouverture, Mowgli recevait toujours la vieille femme lorsqu’elle frappait à sa porte. Il accomplissait les tâches que cette petite dame souffreteuse exigeait de lui et endurait aimablement ses sermons. S’il acceptait de se rendre utile et de se comporter en bon voisin, c’est parce que la vieille prenait soin de son chat quand il s’absentait. Ainsi, sortait-il parfois de son mutisme pour approuver, par politesse, les prêches de cette femme qui conspuait et condamnait la dilution du sacré avec la ferveur des prédicateurs d’antan. Il se méfiait quand même, car elle était capable, lorsqu’elle était dans ces états, de saisir ses avant-bras et de les mordre de ses doigts inquisiteurs, courbes et pointus comme des crocs, jusqu’à ce qu’il use de sa force pour se libérer. Pourtant, malgré cette dévotion, et en dépit de la rigueur totalitaire avec laquelle elle observait la posologie de cet antidote au doute qu’est la religion, Mowgli ne percevait chez sa voisine aucun sentiment d’absolu. Qu’elle se considérât comme l’une des dernières représentantes d’une humanité consciente des forces surnaturelles qui la dépassent et la gouvernent, l’exaspérait.

 

Autonomie

Alors qu’il s’extirpait de son état décompensatoire, qu’il éteignait la télévision, fermait son ordinateur et ouvrait grand les fenêtres pour que se dissipent les odeurs et la poisse de ces jours de ronde en furie, Mowgli pensait aux certitudes de sa vieille voisine. Il comprenait que ce genre de certitudes, s’il les acceptait, s’il s’efforçait d’y croire et d’y adhérer une bonne fois pour toutes, lui éviteraient d’être emporté par ce tourbillon qui l’attirait comme un vertige. Mais il savait que ces certitudes, comme toutes celles qui émanent des religions du Livre et des idéologies utopiques, ne sont que les étapes du mode d’emploi d’un édifice impossible à construire. Mowgli n’aimait pas les contradictions, ni les paradoxes, et surtout, il détestait qu’on le prenne pour un imbécile. C’est pour ça qu’il possédait et lisait beaucoup de livres, pour exercer son intelligence et devenir autonome, c’est-à-dire une règle pour lui-même.

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Ressac

Apaisé et rassuré par la bêtise des autres, Mowgli parcourait sa bibliothèque quand un petit bouquin rouge attira son attention. Un rouge sombre, presque brun. Coincé entre deux pavés, deux romans anglais qu’il n’avait pas encore lus mais dont on lui avait dit le plus grand bien, ce petit bouquin ne lui disait rien. Mowgli constata qu’il lisait de moins en moins de romans. Il aurait préféré en écrire, mais la discipline lui faisait défaut, trop de choses le parasitaient; des pensées qui affluaient et refluaient, des états mentaux qui agressaient sa volonté et qui le poussaient vers des lectures plus académiques, plus réconfortantes, parce que froidement logiques. Ce ressac mental qui lui retournait l’esprit, Mowgli en cernait vaguement l’origine. Cela venait du passé et pas seulement du sien, mais de celui de ses ancêtres dont il ne savait rien, dont il était amputé, et dont pourtant, il était la somme.

 

Georges Bartok

Mowgli n’espérait rien quand du bout de l’index il libéra le petit livre rouge de l’étreinte des deux pavés british. Il rêvassait en examinant la couverture de l’ouvrage, fragilisée par l’humidité. Les coins étaient déchiquetés, le titre doré ne brillait plus et certaines pages n’étaient pas coupées. Mowgli s’installa dans son fauteuil qu’il avait débarrassé de ses habits et sauta les premières pages blanches de ce curieux Traité de Sciences Fantaminales jusqu’à ce qu’il découvre le portrait gravé de l’auteur. L’air sévère, Georges Bartok défiait le vide. Il portait des lorgnons au bout de son nez. Narines au vent, mâchoire relevée et carrée, l’homme doté d’un front immense semblait attendre qu’on lui gratte le menton. Mowgli entreprit de couper avec soin les feuillets encore solidaires et tomba sur un chapitre intitulé Futur. Il lut.

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Futur

Les morts gouvernent les vivants disait Auguste Comte, et bien que je ne sois pas un adepte du positivisme religieux de ce philosophe devenu prophète, je ne peux que souscrire à cette maxime. Le temps de ce chapitre, je ferai mienne cette formule car je lui dois des pensées qui m’ont longtemps obsédé.

Depuis toujours les hommes interrogent le passé et leurs ancêtres pour mieux habiter le présent et accomplir leur destin, ce futur qu’ils considèrent comme un espace à conquérir. J’ai bien connu ces terres de conquête, ces lieux où se joue l’avenir et dont nous avons détruit le passé pour mieux les soumettre au présent. Depuis ma tendre enfance, les voyages et les rencontres en ces parages, sauvages et reculés, jalonnent mon existence. Je dois cette vie de nomade à mon père, ce pasteur missionnaire, cet aventurier sans scrupules dont la pratique consistait à répandre la Bonne Parole autant par l’empathie et la grandeur d’âme que par la terreur. Aventurier de la foi, convaincu de son altruisme, il prêchait la destruction des mondes archaïques pour le salut du plus grand nombre.

Sur son lit de mort mon père m’a ordonné de poursuivre son œuvre. Toute sa vie il avait attendu l’heure suprême, certain de mériter sa place dans cet au-delà qu’il espérait tant. La fièvre l’a emporté au fond d’une jungle où il s’était rendu pour imposer sa foi, cette bête étrange qui rongeait son cœur. Quand sa bouche édentée s’est figée, que ses yeux injectés se sont révulsés comme s’ils cherchaient un point derrière son crâne et que ses rides ont brusquement cessé de se creuser, sa main qui tenait la mienne n’a pas faibli. J’ai alors senti son souffle me traverser et déposer en moi les désirs inassouvis d’une âme qui s’éteignait dans la douleur.

Mes frères et moi avons brûlé sa dépouille, comme on le fait pour les lépreux et les pestiférés, c’est-à-dire en boutant le feu à sa dernière et misérable demeure. Aucun des objets auxquels il tenait ne fut épargné. Cédant à la pulsion qui s’empare des hommes lorsqu’ils sont avides de changement et qu’ils jugent le passé et les morts responsables de leurs maux présents, nous avons tout livré aux flammes. Face au feu, j’osais, l’espace d’un instant, expérimenter ce doute que lui, mon père, m’avait toujours ordonné de refouler. Révolte éphémère, car bientôt j’honorais sa mémoire en me soumettant à ses dernières volontés.

Au fil des ans et de mes propres expériences, je compris que si le passé conditionne le présent, il est surtout la répétition générale du futur. En m’engageant à mon tour comme missionnaire, j’ai non seulement poursuivi l’œuvre de mon père, mais j’ai également contribué à enraciner l’idée chez mes descendants que l’évangélisation, bien plus qu’une vocation, était notre devoir. Il aura fallu que je me confronte aux effets de ma cause pour que ce doute qui m’avait saisi l’espace d’un tragique instant s’insinue à nouveau et s’installe en moi définitivement. J’eus beau moderniser mon approche et renoncer aux méthodes les plus sournoises, mon action produisait la même atteinte que provoquait jadis celle de mon père. Comme lui, j’ai attaqué la mémoire de certains peuples indigènes et cela m’a été facile, tant j’étais persuadé qu’ils n’en avaient point. Ce que ces peuples à convertir revendiquaient comme leur Histoire, je le considérais au mieux comme une fiction, au pire comme une exaltation enfantine, un délire. Leurs mythes et légendes, leur sentiment religieux, n’étaient-ils pas l’expression d’une puérilité intrinsèque?

Des décennies après la mort de mon père, alors que je séjournais sur les bords de l’océan indien, je vis combien ceux que j’avais contribué à acculturer, reniaient désormais non seulement les saints que je leur avais imposé, mais également le peu qu’ils savaient encore d’eux-mêmes. Convaincus qu’il fallait repartir de zéro pour mieux expulser le colon, ils vouaient leur passé aux gémonies et embrassaient passionnément l’utopie des lendemains qui chantent. Ces pauvres naïfs pensaient se libérer d’une monstruosité en se fiant à son reflet inversé. Schopenhauer n’explique-t-il pas que la folie est une maladie de la mémoire? A ceux qui l’ignorent ou le rejettent, j’affirme que le vent de folie - cette flatulence de l’abîme qu’exhalaient les carcasses fumantes qu’étaient encore l’Europe et l’Asie - soufflait sous le soleil des tropiques depuis bien longtemps déjà; en tout cas depuis que ma génération s’est plongée dans cette pensée nihiliste qui ne cesse d’ériger ses tours de Babel pour y proclamer la mort de Dieu.

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Interlude

D’insistants miaulements empêchèrent Mowgli de poursuivre sa lecture. C’était l’heure du chat et l’animal, en équilibre sur l’un des accoudoirs du fauteuil, frottait ses babines au coin des pages fragiles de l’ouvrage. Le félin exigeait son dû: un brossage méticuleux, soigneux et rugueux à la fois. Tout en ruminant ce qu’il venait de lire, Mowgli s’exécuta et caressa la bête qui s’était étendue sur les rayons de lumière qui chauffaient le parquet. Si certains aphorismes obscurs tels que «les morts gouvernent les vivants» éclairent la pensée, ils sont souvent confisqués par des escrocs qui les dépouillent de leurs sens pour les réduire à des formules toutes creuses. Heureusement, Mowgli comprenait que raison et mystère vont de pair et que la première sert à découvrir l’ampleur du second. Dans quelle case ranger ce Bartok? S’agissait-il d’un illuminé, d’un maître-penseur en quête de disciples ou d’un érudit honnête et rigoureux?